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Requiem pour Cézanne

Un livre policier admirable. Une histoire passionnante et une écriture sublime.

Lalie agrippa le bras de son compagnon. Elle était angoissée à l’idée de pénétrer dans la tanière de son ancien mentor.
- Es-tu sûr que nous pourrons crocheter sa porte ?
- Veux-tu retrouver Paul, oui ou non ?
Elle commença une phrase qu’un éclair déchira en son milieu. L’orage était devant eux. Le bois serait sa première victime, avant qu’il ne vienne fracasser les toits de Paris.
- Suis-moi, fit Laurent.
Ce fut lui qui agrippa la romancière. Ils traversèrent la rue, courbés, enveloppés dans de larges gabardines noires que Lépisme leur avait prêtées. Ils pénétrèrent dans l’immeuble et, dans la foulée, sans marquer la moindre hésitation, escaladèrent l’escalier. L’épaisse moquette rouge au sol étouffait le bruit de leur course. Bientôt le palier du second étage et cette plaque de cuivre aux reflets d’or gravée du nom de Haineureux. C’était une lourde porte aux grands vantaux de bois sculptés.
Quelques secondes suffirent à Laurent pour juger la serrure. Il sortit une pince de sa poche et commença son travail, l’oreille collée contre le mécanisme, guettant le plus infime cliquettement qu’il l’assurerait de son succès. Lalie l’observait, haletante, inquiète de voir son compagnon aussi habile dans le maniement de son instrument.
Soudain, il y eut un bruit de gâche et la porte s’entrouvrit. Un vent froid, presque sépulcral, s’engouffra sur le palier et vint caresser le visage de Lalie. Il s’échappait de cet appartement un air vicié de solitude, comme si toute la misanthropie du personnage agissait comme un ferment et libérait ses exhalaisons au-dehors.
Laurent était sur le seuil, prêt à entrer tandis que Lalie hésitait encore. Une peur irraisonnée la travaillait. Elle vivait cette intrusion comme un véritable viol.
En pénétrant dans l’appartement de l’écrivain, cet appartement qu’il ne quittait pour ainsi dire jamais, qui faisait corps avec lui, elle ne violait pas seulement l’intimité d’un homme, mais l’homme tout entier. Cette pensée la révulsa. Laurent la secoua, le regard chargé de reproches.
- Tu as fini de faire ta petite fille ? Viens, nous n’avons que peu de temps !
Par la fenêtre qui leur faisait face, le ciel craqua, laissant s’échapper un éclair blanc.
Les lampes électriques sur le palier cillèrent inconsidérément avant de s’éteindre. L’orage atteignait Paris.
Lalie se releva péniblement. Elle ne pouvait détacher ses yeux du revolver qui dessinait un renflement sur la gabardine du sculpteur.
Laurent avança avec précaution dans le couloir central en s’assurant, lorsque les portes des pièces desservies étaient ouvertes, que l’appartement fût bien vide.
Avant la pluie, il régna un silence de tombeau. L’aménagement était d’une sobriété exemplaire. Ils notèrent qu’aucune des pièces, à l’exception du salon, ne comportait de fenêtres. Le couloir desservait un enchaînement de chambres obscures, de cubes blafard. Dans l’une d’elle, au fond, ils trouvèrent une table basse, surmontée d’un crâne humain et d’un chandelier. À côté, un livre était ouvert près d’une rose en train de faner. Etait-ce l’atelier de Haineureux ? Était-ce dans cette pièce morbide que l’écrivain concevait ses feuilletons ?
Lalie crut entendre un bruit dans le salon et se rapprocha de son compagnon. Elle tremblait et Laurent la rassura en lui prenant la main.
Sur les murs, Haineureux avait installé des rangées d’étagères, si bien que les livres tapissaient les pièces de haut en bas. Lalie remarqua la présence des œuvres complètes de Zola, l’auteur pourtant honni, mais aussi Balzac, Sand, Maupassant, tous ces noms abhorrés par le romancier, lui qui ne voyait point de salut pour la littérature hors sa propre plume.
Mais les autres volumes, cinq cents peut-être, étaient les siens. Il en possédait au moins dix de chaque, et dans plusieurs collections ou plusieurs formats.
Comment trouver un indice ici ? Et d’ailleurs, que cherchaient-ils vraiment ? Paul n’était pas détenu dans cet appartement. Alors, quoi ? Un papier, une lettre compromettant Haineureux dans cet enlèvement ?
Il leur restait le salon à explorer, cette grande pièce où la faible lumière du jour esquissait des ombres, des têtes de gargouilles sur le parquet ciré. Lalie entra et s’arrêta net. Ici, point de livres sur les murs, mais des tableaux. Des Cézanne. Une dizaine de toiles, des Sainte-Victoire, bien sûr, un paysage d’Auvers, peint près de Pissarro, un portrait de l’artiste portant un béret, une Baigneuse et quelques natures mortes.
Un petit musée, en somme, un condensé de l’œuvre de l’artiste résumant son parcours, ses revirements picturaux, sa vie même. Et chacune superbement encadrées, dans le respect des couleurs… Pas un des ces cadres rococos qui salissait l’œuvre plus qu’il ne la mettait en valeur.
- Ne sont-elles pas magnifiques ?
La voix venait au devant d’elle et Laurent était resté en arrière. Haineureux avança. Les contours de sa tête se confondirent avec ceux des gargouilles sur le sol.
Il fit un pas qui le plaça dans la lumière des éclairs. Il tenait un revolver à la main, pointé sur le ventre de la romancière. Laurent se tenait en retrait, prêt à dégainer.
- Inutile de tenter une manœuvre digne d’un de tes mauvais romans. Dis à ton amant de faire gentiment glisser son arme vers moi où je presse la détente et te troue l’estomac.
Comme Laurent hésitait, il ajouta de sa petite voix perfide :
- Légitime défense. Je dirai que tu étais venu avec lui pour me tuer, par rancune, parce que je fais tout pour que tu ne publies plus, parce que tu es jalouse car je suis riche et toi pauvre. Je trouverai une pléthore de raisons.
Le sculpteur se décida enfin. Il sortit l’arme du manteau et l’envoya au pied du romancier qui la prit aussitôt en mains. Laurent se rapprocha à la hauteur de sa compagne et la prit par la taille pour la rassurer.
Haineureux était seul. Sur une petite table basse, ils remarquèrent pourtant la présence de deux verres encore pleins et d’un carafon de whisky.
- Me faire gober cette histoire de rendez-vous fantôme après celui de la rue du Sommerard ! Ah ! la jeunesse ne manque pas de toupet !
Il ricana dans sa barbe. Sa langue sortait par instants entre ses lèvres. On eût dit une vipère prête à mordre. Laurent se lança :
- Que faisiez-vous à ce rendez-vous ? Lichtenberg était-il votre chauffeur ?
Cette fois, l’auteur eut un rire plus franc.
- Lichtenberg ! Ah ! Mais Lichtenberg n’a pas plus de consistance qu’un personnage issu d’un roman de votre maîtresse !
Il désigna Lalie d’un petit mouvement dédaigneux du menton. La jeune femme, qui était restée interdite jusqu’alors, serra les poings.
- C’est donc toi, fit-elle. Lichtenberg et toi ne font qu’un. Où est Paul ?

- Petite sotte ! Crois-tu que je sois responsable de la tuerie au restaurant ? De ces hommes en noirs qui te suivaient le jour et t’épiaient la nuit ? Que je séquestre ton régulier dans une de mes chambres ?
Laurent fit un pas en avant. Dehors, la pluie se déchaînait. Les gouttes battaient les vitres avec une violence inouïe.
- N’approchez pas ! siffla l’auteur en brandissant son revolver plus haut encore. Ne doutez pas un seul instant de ma détermination. Je suis en état de légitime défense. Comprenez-vous ? La justice considérera, à raison, que vos deux vies ne valent même pas un procès aux assises…
- Il y a eu assez de morts, Haineureux, le coupa Laurent. Qui est Lichtenberg ? Où est Paul Cézanne ?
- Mon petit monsieur, il n’y a jamais assez de morts dans ces circonstances, quand tant de pouvoir et d’argent sont en jeu. Voyez-vous, mon regard de romancier me laisserait à penser que je me trouve ici dans une situation malaisée. Dans un roman, quand la fin approche, il est de bon ton de faire triompher la justice. Bien sûr, le romancier démiurge aurait aussi le droit de vous supprimer tout deux, de faire que le méchant triomphe pour une fois. Ce n’est pas très commercial, l’éditeur rouspéterait forcément. Vous pourriez donc vous en sortir grâce à une pirouette, un énième effet de manche qui ferait frissonner le lecteur. Un éclair peut-être qui m’aveugle au moment de vous mettre en joue, et les gentils, vous en l’occurrence, triomphent du méchant grâce à Dame Nature.
Lalie se forçait à ne pas écouter les élucubrations de son ancien mentor.
- Où est Paul ? demanda-t-elle. Tu le tiens puisque tu étais prêt à l’échanger contre son père. Si tu n’es pas Lichtenberg, tu es son complice, car lui seul savait.
Haineureux parut décontenancé pendant quelques secondes. Il comprit que cette pimbêche et son amant connaissaient la vérité sur Cézanne, qu’ils n’ignoraient rien des manœuvres autour de sa mort. Laurent le remarqua. Il tenait là sa prochaine attaque.
- Pourquoi vous répondrai-je ? Qu’aurais-je à y gagner ?
- Mettre un terme à tout cela, fit le sculpteur. Tout nous expliquer pour que la justice vous accorde sa clémence, et surtout ne pas risquer d’autres vies.
- Je vais plutôt mettre un terme à la vie des deux petits fouineurs que vous êtes ! Que croyez-vous ? Je ne suis qu’un humble rouage de la grande machine… Quand vous saurez qui orchestre tout cela, dans l’ombre, abrité derrière ce nom idiot de Lichtenberg, vous comprendrez pourquoi on ne peut plus rien arrêter !
Haineureux, échauffé par la tournure que prenait l’échange, se fit plus menaçant encore.
- Je perds ma salive. Il est temps d’en finir.
L’écrivain serra son pistolet à s’en faire craquer les phalanges. Alors Laurent lança :
- Ne tirez pas ou Paul C. mourra.
Il y eut un grand silence, car la pluie au dehors s’était calmée subitement. Un rayon de soleil éclairait même timidement l’immeuble en vis-à-vis.
- Nous sommes les seuls à savoir où il se trouve actuellement. Il se trouve très affaibli. Si vous nous tuez, il mourra seul dans sa cachette et vous aurez tout perdu.
Haineureux, le revolver toujours haut, hésita.
- Où est-il ? Nous le cherchons depuis son arrivée à Paris. Mais comment voulez-vous retrouver un mort, dans Paris ? Il s’est échappé avec la bénédiction du médecin et de la femme de chambre, mais sans prévenir son fils et sa sœur.
Il s’adressa à Lalie.
- Est-il descendu chez toi ? Non, bien sûr que non. Nous l’aurions vu. Les hommes qui te suivaient auraient fait un rapport en ce sens.
- Qui est Lichtenberg ? demanda à nouveau Laurent.
Haineureux fit quelques pas, sans toutefois s’approcher trop près du sculpteur qui aurait été en mesure de le déstabiliser d’une manchette. Il visa la tête de la romancière. Son bras tremblait.
- Où est-il ? Tu vas parler ? Où est Paul C. ?
Il se protégeait le visage avec sa main pour fuir le soleil, qui revenait.
- Vous avez perdu d’avance en mettant les pieds chez moi. Ce combat est inégal. À quoi cela vous sert-il de lutter ? Voulez-vous mourir en héros ou vivre en adulte responsable ? Amenez-nous le peintre et nous vous rendrons le fils. Il est à Aix, sain et sauf.
Lalie comprit la tentative de déstabilisation de son complice et l’encouragea à son tour :
- C’est Lichtenberg qui le séquestre ? Lichtenberg habite Aix ?
Le bras de l’auteur vibrait intensément.
Son aplomb l’abandonnait aussi sûrement que la lumière chassait les nuages gris dans le ciel.
- Oui à Aix… À Aix, dans sa…
Un cliquetis cassa sa phrase en deux.
Elle se termina dans un gargouillis. La première balle avait déchiré la gorge de l’écrivain. La seconde l’atteignit en plein milieu du front. Il s’écroula sur le sol, muet pour toujours. Un filet rouge et gris s’échappa de sa blessure et coula le long de ses joues. On eût dit qu’il pleurait.
Laurent projeta sa compagne au sol, car une troisième détonation se fit entendre. Dans sa chute, Haineureux avait lâché son revolver. Lalie, par instinct, s’en saisit.
L’assassin se cachait dans la pièce du fond, qui communiquait avec le salon. C’était Lichtenberg. Trop tard ! Ils entendirent l’homme s’échapper par l’escalier de service.
Ils se relevaient péniblement quand une dizaine de policiers firent irruption dans la pièce. Francillon les suivait en claudiquant, une main en l’air pour se protéger de la lumière.
- Vite ! L’escalier de service ! hurla Laurent.
Il désigna la pièce du fond d’un geste et trois hommes s’y engouffrèrent aussitôt.
- Pas un geste, mademoiselle ! fit le commissaire. Posez ce revolver au sol ! Qui est ce cadavre qui gît à vos pieds ?



Requiem pour Cézanne (éditions Belfond)

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